Vous demandez à ChatGPT de rédiger une soumission. Il vous sort un « devis », avec de la « TVA » dessus, et il propose de faire signer ça avant le « déjeuner » : en voulant dire midi.
Trois erreurs en une phrase. Aucune n'est une faute de français. Toutes les trois sont fausses ici.
C'est le problème de l'IA en français au Québec, et à peu près personne n'en parle : l'outil peut écrire sans faire une seule faute tout en écrivant pour le mauvais pays. Selon NETendances 2025 (Université Laval, enquête menée du 17 au 31 octobre 2025, n=993), 52 % des internautes québécois ont déjà utilisé l'IA générative, contre 33 % en 2024. Parmi ces utilisateurs, 84 % passent par ChatGPT.
Ça fait beaucoup de texte qui part vers des clients, rédigé par un outil qui, sans consigne contraire, traite parfois le Québec comme une région de la France.
Pourquoi ça arrive
Un grand modèle de langage ne consulte pas un dictionnaire québécois avant de répondre. Il prédit la suite la plus probable à partir de ce qu'il a appris. Demandez-lui d'écrire « en français », sans autre précision, et il choisit les mots, les lois et les institutions les plus fréquents dans son matériel d'apprentissage. Souvent, ce sont ceux de la France.
Ce n'est pas une hypothèse. Le 27 mai 2026, Cohere et Mila ont annoncé un partenariat consacré à l'évaluation du français québécois et de son contexte culturel. Leur objectif déclaré : aider les modèles à dépasser leurs « standardized language outputs » pour mieux refléter le français tel qu'il s'utilise réellement ici (Mila, La Presse). On ne monte pas un projet de recherche pour régler un problème qui n'existe pas.
La recherche avance. Votre prochaine soumission, elle, doit partir cette semaine.
Les erreurs qui coûtent plus cher qu'un mot mal choisi
Le vocabulaire de tous les jours, « char », « fin de semaine », « magasiner », ce n'est pas ça qui va vous nuire. Un client va sourire et passer par-dessus.
Ce qui fait mal, c'est le vocabulaire d'affaires, parce qu'il touche vos prix, vos documents et vos obligations.
| Ce que l'IA peut écrire | Ce qu'on emploie ici | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| devis | soumission | Le mot que vos clients et vos concurrents s'attendent à voir |
| TVA | TPS et TVQ | Deux taxes distinctes, avec leurs propres numéros et leurs propres règles |
| RGPD, par défaut | Loi 25 et lois canadiennes applicables | Citer le régime européen par réflexe donne un document qui encadre la mauvaise chose |
| SIRET, RCS | NEQ, Registraire des entreprises | Les registres français n'existent pas ici |
| CDI, CDD | permanent, temporaire ou contrat à durée déterminée, selon le cas | Les catégories d'emploi françaises ne se transposent pas mot pour mot |
| mail, e-mail | courriel | Le terme courant et normalisé au Québec |
| déjeuner = midi | dîner = midi | Une ambiguïté banale qui peut déplacer un rendez-vous de trois heures |
Le cas du RGPD mérite une précision, parce que la version simple est fausse dans les deux sens. Pour une entreprise qui exerce ses activités au Québec, c'est la loi québécoise sur les renseignements personnels qui s'applique : ce n'est pas facultatif. Mais il serait tout aussi faux d'écrire que le RGPD ne vous vise « jamais » : il atteint une entreprise établie hors de l'Union européenne si elle offre des biens ou des services à des personnes qui s'y trouvent, ou si elle surveille leur comportement (Commission européenne). Si vous exportez, la question se pose pour vrai.
La bonne consigne n'est donc pas « ne parle jamais du RGPD ». C'est : pars du Québec et du Canada, et ne cite une règle étrangère que si mes activités la rendent réellement pertinente.
Trois réglages qui changent le résultat
1. Donnez une consigne permanente à l'outil
ChatGPT, Claude et Microsoft 365 Copilot permettent tous d'enregistrer des instructions qui suivent vos prochaines conversations. Dans ChatGPT, le chemin est Paramètres → Personnalisation → Instructions personnalisées. Vous pouvez y inscrire ceci :
Je dirige une entreprise au Québec. Écris en français québécois d'affaires, dans un ton naturel et direct. Utilise le vocabulaire d'ici : « soumission », « courriel », « TPS » et « TVQ ». Pour toute question juridique, fiscale ou réglementaire, pars du Québec et du Canada. Ne transpose pas automatiquement les lois, taxes, institutions ou catégories d'emploi de la France. Signale-moi toute incertitude au lieu d'inventer.
Ce n'est pas une garantie. Mais ça donne à l'outil un territoire clair avant qu'il commence à écrire.
2. Donnez-lui les mots de votre entreprise
L'outil ne connaît ni le vocabulaire de votre métier ni celui de votre équipe. Collez-lui une courte liste : le nom de vos produits, vos étapes, vos documents, les mots que vos clients emploient, et ceux que vous ne voulez pas voir. Cinq minutes de travail que vous récupérez dès les prochains textes.
3. Demandez une deuxième passe, mais posez la bonne question
Après un texte important :
Relis ce texte pour une entreprise du Québec. Repère les mots, lois, taxes, institutions, formats de date, montants et expressions qui viennent de France ou d'un autre pays. Présente les corrections dans un tableau et explique chacune en une phrase.
Les modèles sont bien meilleurs pour attraper l'erreur que pour l'éviter : vous récupérez une bonne partie de ce qui s'est glissé dans le premier jet. Pour tester votre réglage, demandez ensuite une soumission à partir d'un de vos vrais contrats. Si « devis » ou « TVA » réapparaît, votre consigne manque encore de contexte.
La Charte ne disparaît pas parce qu'un outil a écrit le texte
Ici, le français n'est pas juste une question de ton. C'est une obligation légale, et l'outil qui a rédigé ne la porte pas : c'est vous.
La Charte de la langue française encadre ce que les entreprises publient et remettent :
- les publications commerciales, site web, médias sociaux, brochures, catalogues, doivent être rédigées en français (art. 52) ;
- les documents commerciaux comme les factures, les bons de commande et les reçus doivent être remis en français (art. 52 et 57) ;
- les contrats d'adhésion doivent être fournis en français, sous réserve des règles et exceptions applicables (art. 55) ;
- la clientèle a le droit d'être servie et informée en français (art. 5 et 50.2).
Rien là-dedans ne change parce que le texte a été généré. Si vous produisez votre site en anglais avec un outil et que vous le faites traduire ensuite, la version française n'est pas un accessoire : c'est celle que la loi exige.
Une traduction automatique non relue qui parle de « devis » et de « TVA » à vos clients, ça ne dit pas « on est efficaces ». Ça dit « personne n'a vérifié ».
Pour les termes d'IA, il existe une référence d'ici
Depuis le 7 mai 2026, l'Office québécois de la langue française publie une version actualisée de son vocabulaire de l'intelligence artificielle : des termes français pour plus de 200 concepts (communiqué). C'est gratuit et c'est la référence.
| Terme anglais courant | Terme français retenu |
|---|---|
| prompt | requête |
| chatbot | agent conversationnel |
| large language model (LLM) | grand modèle de langage |
| machine learning | apprentissage automatique |
| deep learning | apprentissage profond |
Personne ne vous demande de parler comme un dictionnaire dans vos conversations. Mais pour un site, une politique interne ou un document remis à un client, c'est là que se trouve la bonne réponse : au lieu de deviner.
Le dernier contrôle reste humain
Il n'y a pas de réglage qui rend la relecture inutile.
Toujours selon NETendances 2025, 46 % des personnes qui utilisent l'IA générative s'en servent dans le cadre de leur travail. Et quand on demande à ces travailleurs quelle est la position de leur employeur sur l'IA : 21 % disent qu'il n'en a aucune d'officielle, et 32 % ne la connaissent pas. Un peu plus de la moitié travaille donc sans consigne claire : soit parce qu'il n'y en a pas, soit parce que personne ne l'a communiquée.
Autrement dit : l'usage avance plus vite que les règles internes. Ce n'est pas un problème d'outil. C'est un processus qui manque.
La règle qu'on applique chez nos clients tient en une ligne : l'IA fait le premier jet, une personne relit et approuve. Cette personne vérifie les faits, les montants, le droit applicable et le ton avant que le texte sorte de l'entreprise.
Ça prend deux minutes. Ça attrape le « devis », la mauvaise taxe et le rendez-vous à la mauvaise heure, et ça garde la responsabilité là où elle est de toute façon, légalement : chez vous.
Modus est une firme de conseil en opérations et en IA basée à Sherbrooke, qui sert les entreprises dirigées par leur fondateur partout au Québec. On les aide à mettre de l'ordre dans leur utilisation de l'IA : les outils, les processus et les règles qui vont avec.
Sources
- Académie de la transformation numérique, Université Laval : NETendances 2025 : Intelligence artificielle générative (collecte du 17 au 31 octobre 2025, n = 993)
- Mila : Cohere and Mila Partner to Advance Quebec French Language and Cultural Context in AI (27 mai 2026)
- La Presse : Cohere et Mila collaborent pour mettre au point une IA québécoise (27 mai 2026)
- Office québécois de la langue française : Langue du commerce et des affaires
- Office québécois de la langue française : Vocabulaire de l'intelligence artificielle et le communiqué de lancement (7 mai 2026)
- Commission européenne : Who does the data protection law apply to?